La traversée de la Manche

« L’Everest de la natation »

Traversée Manche à la nage

En 1815, un dénommé Jean-Marie Salati, originaire de la vallée de Vigezzo en Italie et ancien grognard de la Grande Armée napoléonienne est fait prisonnier des anglais lors de la bataille de Waterloo. Il est envoyé en Angleterre et emprisonné à bord d’un bagne flottant anglais. Devant la rudesse et les rigueurs de la captivité il décide de se faire la belle. La seule solution est de s’enfuir à la nage. Il choisit un soir de tempête où la surveillance est relâchée pour s’échapper. Il se jette à l’eau et au lieu de nager une dizaine de mètres vers l’Angleterre où il risque d’être capturé à nouveau, il s’en va à la nage en direction des côtes françaises où il est sur de ne pas être recherché. Il est retrouvé épuisé par des pécheurs sur une plage près de Boulogne-sur-Mer. L’histoire ne dit pas combien de temps il a mis pour effectuer cette traversée. Cet exploit surprenant ne sera jamais validé comme tel car aucun rapport ne peut affirmer la véracité de la traversée. Elle ne s’appuie que sur la déclaration de Jean-Marie Salati et restera qu’une rumeur de l’histoire.
La traversée de la Manche à la nage est devenu le marathon aquatique le plus célèbre depuis la tentative réussie de Matthew Webb, le 25 août 1875. Les courants, les méduses, la navigation, la pollution, les conditions météorologiques et la froideur de l’eau lui font mériter son surnom de  » l’Everest de la natation ». En moyenne deux tentatives sur huit est couverte de succès. La ville a même érigée des statues en hommage aux nageurs. Pour un nageur d’eau libre et passionné de nage extrême, ce challenge est fait pour moi.

D’Angleterre à la France

Le 20 juillet 2002, je me retrouve recouvert de graisse, en maillot de bain, sur les galets de la petite plage de Shakespeare Beach située entre Folkestone et Douvres. Il est 7h15 lorsque la corne de brume de mon bateau accompagnateur retentie. Je ne peux plus faire marche arrière et je plonge en simple maillot de bain, bonnet et lunettes dans cette vaste étendue d’eau relativement calme avoisinant les 15°C. L’objectif que je me suis fixé est d’arriver sur le sol français en moins de 10 heures. D’après mes calculs, si je nage à environ 4 km/h de moyenne, je dois arriver vers 17h, heure anglaise, juste pour le « cup of tea ». Je pars confiant à un rythme de bras de 66 mouvements par minute. Je devrais pourvoir parvenir au but final avec un peu moins de 40 000 coups de bras. Mais après une heure de nage, Cyril, un de mes accompagnateurs, me montre une ardoise avec inscrit 3,8 kilomètres de parcouru. Oups ! Je suis bien en dessous de ma vitesse habituelle et j’entraperçois sur leurs visages qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Dans la réalité, je viens de faire à peine 3km en raison d’un mauvais courant comme seule la Manche sait les offrir en guise de bienvenue. Sur le bateau, ils savent déjà que cela va durer plus longtemps que prévu. Mais comme j’ai d’excellents accompagnateurs, tous des nageurs de marathon, ils vont tout faire pour que je reste motivé : « Allez Jacques, c’est royal, change rien !» lance Cyril et Alexandra de rajouter : « Allez t’es bien là, continue ! ». Le rôle de l’accompagnateur est de toujours positiver la situation. C’est en ça que mes amis sont un point essentiel. Après 2h30 de course tout va bien. Le soleil a du mal à se montrer mais je n’ai pas froid. La mer est relativement calme malgré des petites vagues qui se sont levées depuis une demi-heure. Ma nage est régulière et j’effectue mes ravitaillements sans problème. Au dire de mes accompagnateurs « c’est parfait, tout est nickel ! ». Mais cela ne va pas durer traversée manche nagelongtemps. Après 5 heures de nage je suis enfin arrivé à mi-course. Des ferries qui font la navette Calais – Douvres provoquent de grosses vagues. J’ai un peu mal aux épaules mais le moral et la motivation sont toujours là. Quand soudain, je crois entendre de la part de Cyril et Alexandra : « Je vois une méduse ! ». Au même moment, je reçois comme une décharge électrique à l’épaule. Elle ne m’a pas raté et cela me brûle. Je me mets à nager très en hauteur tout en regardant au loin, comme si je voulais être sur l’eau et éviter de rentrer en contact avec elles. Cette façon de nager me fait dépenser de l’énergie, m’épuise et cela n’empêche pas de me refaire piquer. Il faut tenir, cela ne dure qu’un temps. Ensuite la douleur s’atténuera. Une fois le banc passé, mes accompagnateurs s’empressent de me le signaler à l’aide du tableau blanc qui nous sert à communiquer. Cette information me soulage, mais j’accuse le contrecoup de ces piqûres. Je souffre de nausées et du froid, je suis en plus en phase de digestion des premiers ravitaillements. Je vomis et je suis obliger d’en sauter quelques uns pour éviter de charger mon ventre. Mais je n’ai pas encore tout vu. Au même moment, un contre-courant m’oblige à faire du sur place pendant 2 heures. Après 7 heures de nage, je vois toujours les ferries qui croisent près de moi et du mauvais côté par rapport à l’endroit où je dois me situer à cet instant de la traversée. Je ne distingue toujours pas les côtes françaises. Mes accompagnateurs m’encouragent, c’est maintenant qu’il ne faut pas craquer. Mentalement, je sais que je ne nagerai jamais en moins de 10 heures. A partir de maintenant, mon objectif est de tourner les bras jusqu’à la terre ferme. Tant pis pour le chrono. Mais la Manche décide de m’offrir tout ce qu’elle a de terrible. Le temps se gâte, un vent latéral se lève et il pleut. Des creux de 2 mètres me ralentissent et me font lutter. Mon bateau escorteur est lui aussi malmené, mes accompagnateurs sont de l’autre côté et ravitaillent les poissons : « Mais qu’est ce qu’on fout là ?» se disent-ils, pourtant ils ne laissent rien paraître. Il est même question de me faire arrêter pour des raisons de sécurité. L’observateur du CSA consulte Cyril et Christophe mes 2 coachs pour savoir ce qu’il est décidé : « Tant qu’il nage, on continue ». Après 10 heures de nage, j’entends un grand coup de « corne » : un voilier passe à moins de 50 mètres de moi et Reg lui signale ma présence. Dans l’eau, je distingue à peine les côtes françaises. Le cap Gris Nez est sur ma droite et je lutte contre les courants de la marée montante. Je ne comprends pas bien la trajectoire sur laquelle le bateau me dirige, elle ne correspond en rien à celle de mes prédécesseurs. Au lieu de faire un S, je suis en train de réaliser un V à l’envers. Je ne connais pas les horaires de marée mais si tout va bien, dès qu’elle s’inverse, je dois toucher rapidement le territoire français. Comme si je n’en avais pas eu assez, voilà encore des méduses qui viennent me tenir compagnie, mais heureusement pour moi, celles là sont justes un peu urticantes. Au bout de 11 heures, l’état de la mer s’améliore, je distingue au loin la petite ville de Wissant (plage française). Mes accompagnateurs m’encouragent et Cyril commence à se mettre en maillot pour m’accompagner sur la fin. Le bateau n’est pas autorisé à pénétrer dans la zone des 300 mètres. Ça fait un peu plus de 11h30 que je nage, quand Cyril plonge. Il vient auprès de moi et cela me rassure, je ne dois pas être très loin. Mais la plage où je dois arriver est toujours aussi loin. Christophe sur le bateau est inquiet et dit aux autres : « Il y a du courant, c’est pour ça que l’on rallonge. On n’arrive pas à nager en ligne droite, on est décalé en plein vent, on reste à la même distance de la plage, c’est terrible !!! » Au ravitaillement les encouragements redoublent. Il ne faut pas craquer. Christophe me tend la perche avec une gourde remplie de Cola mélangé avec de l’aspirine : « Jacques, bois, bois, bois ! Prend un petit coup de fouet, allez bois, bois ! » De toute façon dans ma tête, je ne pense plus au chrono, mon objectif est de finir, même si je dois y passer encore quelques heures. La délivrance est là quand je passe à côté des bouées des 300 mètres délimitant la zone de baignade de la plage de Wissant. J’en ai presque fini, il faut nager encore quelques mètres dans cette mer « agitée à peu agitée » comme ils disent à la météo. Cyril nage auprès de moi tout en m’encourageant, il est encore plus excité que moi qui n’en peux plus.
La Manche a mis sur mon chemin tout ce qu’elle pouvait m’offrir lors de ces 33 kms, et après 12h40 de lutte contre les vagues, le vent, les marées, les méduses, les ferries, le mazout et le froid, je touche enfin le sol français. Il est presque 21 heures (heure locale), Cyril me prend dans ses bras et me félicite. Des passants intrigués me prennent en photo. Je suis autant fatigué que content d’avoir enfin réalisé mon rêve : TRAVERSER LA MANCHE A LA NAGE.

carte manche jacques tuset

L’objectif je m’étais fixé avant le départ n’est pas atteint mais vu les conditions météorologiques que j’ai dû affronter en ce samedi 20 juillet, c’était de toute manière irréalisable. Tous ceux qui sont partis le même jour que moi ont abandonné. Cela me vaudra par la suite d’être récompensé comme le meilleur nageur ayant terminé dans les plus mauvaises conditions cette année là (Trophée Van Vooren).Pour réussir un tel défi, il faut compter 75% de mental et 25% de physique. Je tiens à remercier mes accompagnateurs de m’avoir soutenu tout au long de la traversée. Ils ont été de vrais pros : Cathy Marco, Alexandra Guigonis, Cyril Chauvel, Christophe Coutanceau, Alexandre Marco. Mais également le pilote de bateau Reg et son assistant ainsi que tout ceux rester à terre et qui ont fait parvenir des messages de soutien pendant la traversée. Un mois plus tard, un autre grand bonheur arriva, mon fils William était né.